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Formes et figures de la bêtise - Lyon 26 mai 2007

 

Journée d'étude organisée par le GRAC et le CERPHI

UMR 5037- Institut d'histoire de la pensée classique

Lyon ISH - Salle Elise Rivet
14 avenue Berthelot

 

Samedi 26 mai 2007

 

Programme

Michèle Clément : essai de définition (à partir des « Apophthegmes » de la bêtise)

Sylvia Giocanti : bêtise chez Montaigne

Marie-Luce Honeste : sémantique de la bêtise

Antony McKenna : bêtise chez Molière

Laurent Thirouin : bêtise chez Pascal

Denis Reynaud : « le jeu de la Bête »

Daniel Roux et Henriette Pommier : autour des traités de physiognomonie (images de la bêtise)

 

Communication de Denis Reynaud


Le jeu de la bête

(où l'on observera quelque rapport avec la bêtise)

 La Bête est un jeu de levées avec atout, joué en France pendant les XVIIe et XVIIIe siècles [1] . Toutes les références que nous avons trouvées se situent entre 1637 et 1790 [2] . Mais, dès le dernier tiers du XVIIe siècle, la Bête avait été supplantée, comme jeu des bonnes compagnies « ordinaires et privées» de la capitale, par son parent espagnol plus distingué, l'Hombre, et avait été reléguée dans les provinces. Son heure de gloire se situa, en France et en Angleterre [3] , vers 1660-1670. C'est l'époque où Dangeau s'appliquait « à savoir parfaitement tous les jeux qu'on jouait alors : le piquet, la bête, l'hombre, grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à approfondir toutes les combinaisons » (Saint-Simon). Boileau semble un peu en retard quand, en 1692, dans la Satire X, il raille une femme qui « à la beste gémit d'un roi venu sans garde ».

Les règles

Les premières règles ont imprimées dans La Maison académique des jeux de 1659 (où l'Hombre ne figure pas encore), sous le titre «Le Jeu de l'Homme autrement dit la Beste». Les règles fournies par l'Académie universelle des jeux, dès la première édition de 1718, sont plus détaillées. Celles du Dictionnaire des jeux de Lacombe (Encyclopédie méthodique, 1792) sont les plus claires [4] . Il existe de petites différences entre ces règles mais les principes, dont certains font la nouveauté du jeu, sont invariables.

D'un paquet de 36 cartes, on donne cinq à plusieurs joueurs (de trois à sept, «mais la manière la plus belle est à cinq ; on le joue gracieusement à trois aussi»). La carte suivante, retournée, indique la « triomphe » (la couleur d'atout). Le premier joueur annonce s'il « fait jouer » ou s'il « passe ». Dans le premier cas il s'engage à faire au moins trois levées sur cinq (ou simplement les deux premières, à condition qu'aucun autre joueur n'en fasse trois). Dans le second cas, les autres joueurs peuvent tour à tour annoncer qu'ils font jouer ou qu'ils passent. On est obligé de fournir de la couleur jouée ; de couper si l'on ne peut fournir ; et de surcouper le cas échéant. Si le joueur qui a fait jouer remplit son contrat, il ramasse la mise. Sinon ; il ajoute à la mise une pénalité équivalente à ce qu'il aurait gagné.

Outre l'idée de contrat, la seconde originalité du jeu est le «contre» : après qu'un joueur a annoncé qu'il fait jouer, un autre joueur peut s'engager à faire lui-même les trois levées exigées [5] . Jeu «d'attention et de pratique», la Bête combine ainsi la chance (car mieux vaut avoir un beau jeu) et la capacité à évaluer cette chance. Mais elle exige une seconde compétence, d'ordre stratégique, puisqu'il convient de nouer des alliances temporaires contre le joueur qui a fait jouer, ou contre celui qui a fait contre.

Le nom

«On a, dit-on, appelé ce jeu de la sorte, à cause que croyant souvent gagner en faisant jouer on perd: mais je ne puis comprendre pourquoi par un contraste si grand, on l'appelle aussi l'homme, à moins que l'on ne nous ait voulu faire entendre par là que l'homme, qui est un être raisonnable et qui cependant se prévient en sa faveur, devient semblable à une bête lorsqu'il est déchu des espérances qu'il croyait bien fondées, comme lorsqu'un joueur fait jouer un jeu et que contre son attente il perd, mais ce n'est pas ici le lieu de philosopher» [6] .

Le nom du jeu implique donc une conception assez montaignienne de la bêtise, laquelle consiste moins en une lacune intellectuelle (la bêtise par exemple de celui qui joue la mauvaise carte) qu'un défaut moral (la bêtise de celui qui croit son jeu meilleur qu'il ne l'est). C'est la prétention à viser trop haut, au-delà du sort qui nous est échu, que dénonce le nom du jeu.

Faire la bête

Mais la Bête n'est pas simplement le nom du jeu, c'est aussi «une sorte d'amende à laquelle chaque joueur est soumis en différents cas». Il y a en fait deux cas. Le premier est celui où le joueur qui fait jouer ne réalise pas les trois levées prévues : on punit son outrecuidance. Le second est celui où un joueur « renonce » (ne joue pas la couleur ou la carte qu'il est tenu de jouer) : on punit son inattention (ou sa malhonnêteté).

On «fait la bête» quand on paye cette amende [7] ; on «tire la bête» quand on gagne la somme perdue par un joueur au tour précédent ; on «remonte sur sa bête» quand on regagne ce qu'on avait soi-même perdu.

On a d'abord fait l'âne [8] puis la bête au jeu de l'Homme (renommé jeu de la Bête dans la première moitié du XVIIe siècle, par métonymie), puis à l'Hombre, au Reversi, au Médiateur, au Mariland, au Whist bostonien... La bête a pris dans d'autres jeux le nom d'un animal spécifique : le loup (ou loo), ou la mouche.

Métaphores

Comme presque tous les termes de jeu, le vocabulaire technique de la Bête est entré dans le langage courant de façon figurée, et pas toujours perceptible pour le lecteur moderne.

Avec l'expression « jouer à la Bête », c'est le jeu lui-même qui a servi de comparant, de deux façons. Tantôt on a joué sur la connotation d'activité sexuelle contenu dans le terme de bête : « les brelans y sont ouverts à toute sorte de personnes, où communément les femmes jouent à l'homme, et les hommes à la bête» (Aubignac,
Relation véritable du royaume de la coquetterie, 1655). Ici la référence au jeu n'est pas nécessaire pour comprendre la phrase, mais elle fournit l'alibi d'une lecture non érotique. Tantôt, loin de toute idée d'animalité, on a retenu la nature d'un jeu de fine stratégie. Ainsi, sous la plume du journaliste jacobin Laussel : « On joue à la Bête la mairie qui doit vaquer ; nous avons dit passe : lorsqu'on jeu absolument gagner la partie, on doit piper un peu plus finement les cartes» (Journal du Département de Rhône et Loire, n°4, novembre 1790).

« Remonter sur sa bête » a connu une certaine fortune métaphorique. Selon le
Dictionnaire de Trévoux (ed. 1734) : « on dit proverbialement, remonter sur sa bête, non seulement dans le jeu quand on gagne le coup suivant, après celui où on a fait la bête, ce qu'on avait perdu, mais aussi quand on a rétabli sa fortune ruinée, réparé une perte qu'on a faite». Et Littré de citer Retz : «Le Cardinal serait-il assez innocent pour ne pas se servir de cette occasion pour remonter sur sa bête?». Il s'agit évidemment d'une métaphore, mais d'une métaphore à double détente qui ne renvoie à l'équitation que via la référence au jeu de cartes (détour dont l'expression moderne équivalente - se remettre en selle - fait l'économie).

Quant à «faire la bête», l'expression a également été souvent métaphorisée, et on la retrouve jusque chez Pascal : «L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête» (Brunschvicg 358). Cette affirmation fameuse, écrite au moment de la plus grande popularité du jeu, ne semble pouvoir vraiment fonctionner que si l'on admet la syllepse, c'est-à-dire la présence simultanée de deux sens du mot bête. D'une part parce que le sens de «payer le prix dû pour avoir présumé de ses forces» était alors bien attesté [9] et probablement répandu parmi les joueurs amis de Pascal (Méré, grand amateur d'Hombre, pour ne citer que lui) ; d'autre part parce qu'il n'y a en revanche guère de preuve que le sens de «se comporter en animal» ait quant à lui été courant. Même si l'on se refuse à croire Pascal coupable d'un tel jeu de mots, celui-ci s'est certainement présenté à l'esprit de ses lecteurs, au moins pendant deux siècles. Il est donc indissociable de l'histoire de la réception des
Pensées.

(Denis Reynaud, pour la journée d'étude « Formes et figures de la bêtises », Institut d'histoire de la pensée classique, Lyon, 26 mai 2007)


[1] L'étude de référence sur l'histoire les jeux de la famille de l'hombre est Thierry Depaulis, «Un peu de lumière sur l'hombre» (The Playing-Card, mai-août-nov. 1987) ; voir notamment la section 4. 2: «L'homme ou la bête, un irritant problème». Voir aussi David Parlett, A History of Card Games, 1991, p. 184-185, qui souligne quant à lui la parenté avec la Triomphe et l'Ecarté.[2] Daniel Martin, Parlement nouveau, ou centurie interlinaire, Strasbourg, 1637. Mais dès 1627, le même auteur avait évoqué le jeu de «l'homme» dans ses Colloques françois et allemands.[3] Sous le nom de Beast (Cotton, The Compleat gamester, 1674, ch. xxv) ; Bäte ou Labet en Allemagne; bestia en Italie.[4] Voir aussi des règles anglaises de c. 1670 dans Francis Willughby's Book of Games, Ashgate, 2003, «Beast, or le Beste», p. 151-153.[5] On disait «faire le contre» (Cotgrave, 1611), ou «faire contre»; le verbe contrer n'est pas attesté en français avant le XIXe siècle (1838 selon Le Robert historique), mais on trouvait déjà «to counter» dans les règles de Willughby.[6] Académie universelle des jeux, 1777, I, 311-312.[7] Antoine Oudin donne le verbe bester: «faire la beste au jeu de l'Homme». En anglais faire la bête se dit «to be beasted» (cf. Arbuthnot, John Bull), en italien «imbastar l'asino».[8] «Faire (l'asne). To play th'Asse; and particularly in a kind of card-play, to loose a double stake, by loosing a game which he undetook to win» (Cotgrave, 1611) : il s'agit de la première référence, indirecte, au jeu qui nous occupe ici.[9] «Le plaisir est à faire faire la beste à celui qui entreprend de jouer sans bon jeu, ou bien sans l'adresse de le bien conduire» (Daniel Martin, op. cit., 1637, ch. 74).


mise à jour le 22 juillet 2014


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