agrandir le texte diminuer le texte

Accès direct au contenu

Groupe Renaissance et Age classique - IHRIM (UMR 5317) Portails : www - étudiants - personnels Groupe Renaissance et Age classique - IHRIM (UMR 5317)

Vous êtes ici : Accueil > Ressources > Archives > Colloques et journées d'étude > Journée d'étude : Savoir lire au XVIIe siècle. Anthroplogie de la lecture à l'Age classique - Lyon 19 juin 2006

Journée d'étude : Savoir lire au XVIIe siècle. Anthroplogie de la lecture à l'Age classique - Lyon 19 juin 2006

 

Projet de la journée

Quand on parle des Livres en general, on peut dire qu'ils sont bons presque tous ; pource que c'est une bonne chose que de lire, & que l'occupation en est toûjours meilleure que le jeu ou l'oisiveté. Il y a des Livres qui ne traitent que de matieres frivoles, & qui n'occupent point l'esprit à des choses utiles ; neantmoins quand on est dans un lieu où l'on n'en trouve point de meilleurs, il est permis de les lire pour un simple divertissement, & pour contenter la curiosité qu'on a de sçavoir quels ils sont, afin d'en parler dans l'occasion [...]. De plus, la maxime n'est point fausse, qu'il n'y a si méchant Livre dont on ne puisse tirer quelque chose de bon : Aux uns on loüe la doctrine, aux autres les expressions. S'il n'y a rien de bon de l'Autheur, il rapporte possible quelque chose de rare qu'il a pris d'ailleurs. Si cela ne se rencontre point effectivement dans un tel lieu, on en tire l'imagination & les consequences : Un petit nombre de belles pensées en font naître beaucoup d'autres selon la capacité du lecteur. [1]

Le XVIIe siècle littéraire marque une étape significative dans la réflexion critique sur le statut de la lecture et du lecteur. Cette évolution correspond du reste à la spécificité d'une époque particulièrement attentive à décrypter les mobiles profonds de l'action humaine. Sans toujours - et loin de là - partager l'enthousiasme manifesté ici par Sorel, la pensée classique remet profondément en question le rapport du sujet lisant à l'objet lu. Du champ des discours discontinus, où se développe le lieu commun du texte comme « semence », dont le sens fructifie par les soins du lecteur qui l'achève, à celui du genre dramatique, où certains théoriciens estiment que la lecture d'une tragédie peut engendrer les mêmes effets que sa représentation, l'acte de lire est désormais conçu non seulement comme l'un des moteurs de la production textuelle, mais aussi comme une manifestation significative de la nature humaine dans sa relation au monde.

Cette journée d'études sera l'occasion de saisir, à partir de textes de statuts multiples, le soubassement anthropologique sur lequel reposent les discours, tant prescriptifs que descriptifs, consacrés à la lecture, autrement dit de comprendre comment vision de l'homme et « art de lire » s'influencent mutuellement.

Cette tentative de définition des enjeux idéologiques de la lecture s'appuiera sur un corpus délibérément ouvert, mais dont les textes auront pour point commun de suggérer une relation, implicite ou explicite, entre activité de lecture et nature humaine (par exemple, traités de pédagogie, ouvrages techniques, littérature morale, littérature de fiction ou correspondance...).

Programme

10h15 : accueil des participants

11h30 : présentation

10h45 : A. Volpilhac : « Le sanctuaire fermé aux profanes » : la notion de « capacité » et les compétences du lecteur

11h15 : M. Pérouse : Lire, faire lire, et publier la vérité : stratégies de lecture et de stratégies de pouvoir dans la fiction des Provinciales

11h45 : A. Duru : Les poèmes religieux entre 1580 et 1640 : de la rhétorique de la lecture à la lecture effective

14h30 : A.-M. Chartier : Apprendre à lire aux débutants sous l'Ancien Régime

15h : N. Peslin : Un discours ne peut imiter que lui-même : le problème de la mimesis dans l'acte de lecture dramatique classique

16h : Ch.-O. Stiker-Metral : Connaissance de soi et éthique de la lecture

16h30 : I. Moreau : « Lire en libertin ». Les paradoxes de l'anthropologie libertine

Présentation

Les textes théoriques du XVIIe siècle consacrés à la lecture, qui ont servi de fondement à notre réflexion, présentent l'acte de lire comme une pratique qui suppose un ensemble de compétences ; or, réfléchir sur une compétence suppose de réfléchir sur les conditions d'acquisition de cette compétence ; celles-ci reposent sur des dispositions naturelles, qui peuvent la favoriser comme la contrarier. Par exemple, la femme, au XVIIe siècle, est désignée comme naturellement mauvaise lectrice du fait de sa vanité et sa curiosité, mais en contrepartie, pour Sacy ou Arnauld, sa soumission peut en faire une bonne lectrice de la Bible. C'est dans cette mesure que le discours sur la lecture nous a semblé pouvoir s'articuler de façon pertinente avec un discours sur l'homme, autrement dit avec une « anthropologie ».

C'est donc la question du « savoir-lire » qui nous intéresse aujourd'hui, dans sa relation avec la connaissance de l'homme : nous allons tâcher de voir si l'on peut penser comme concept cette idée que l'on ne s'improvise pas lecteur au XVIIe siècle.

Pourquoi le XVIIe siècle d'autre part ? Cette période de l'histoire des idées a été particulièrement habitée par un questionnement sur la nature humaine d'après le péché, sur les facultés de l'homme corrompu : sur ce que peut (encore) l'homme d'après la chute. Dans la mesure où se développe aussi au XVIIe siècle une abondante littérature développant le topos du pouvoir du livre et de ses dangers, il nous a semblé que la confrontation d'un questionnement sur la lecture et d'un questionnement sur la nature humaine perçue dans sa « faiblesse » constitutive (pour utiliser une catégorie pascalienne) pouvait être particulièrement fructueuse pour un corpus XVIIèmiste.

Enfin, nous avons délibérément fait le choix d'un corpus divers pour vérifier la pertinence de notre questionnement au-delà du domaine d'exercice strictement religieux de la lecture. De ce point de vue, la lecture libertine nous apparaît une sorte de cas limite ; d'abord, elle part sans doute de postulats anthropologiques et existentiels radicalement différents de ceux que suscite une perspective chrétienne : mais d'autre part, l'on peut aussi se demander si la conception fondamentalement élitiste de la lecture qui est celle des libertins ne pourrait pas être rapprochée, de façon paradoxale, de la position religieuse de la première moitié du siècle, (qui prescrit la confiscation de l'accès au livre ou au lire pour les plus incompétents).

Dans le parcours qui sera celui de cette journée, nous partirons des origines religieuses du concept de capacité (Aude Volpilhac) ; puis Marie Pérouse montrera comment cette notion de compétence de lecteur s'est trouvée réinvestie à des fins polémiques, dans le cas des Provinciales. Enfin Audrey Duru, qui constate qu'il n'y a pas de prescription réelle de lecture pour les poèmes religieux, s'intéressera aux protocoles de lectures encodés dans les textes, et se demandera quelles compétences de lecteurs ils requièrent, et à partir de quels modèles il convient de les lire.

L'après-midi, pour sa part, sera consacré à un élargissement des perspectives : A. -M. Chartier abordera la question des compétences concrètes du jeune lecteur sous l'angle pédagogique ; N. Peslin se consacrera aux protocoles de lecture contenus dans les textes dramatiques ; quant à la seconde partie de l'après-midi, où nous entendrons successivement Ch. O. Stiker-Metral et I. Moreau, elle confrontera deux « idéologies » opposées, deux visions de l'homme (celle du moraliste chrétien et celle du libertin), qui sont susceptibles d'infléchir de façon significative le rapport d'un écrivain à l'acte de lecture.

Résumé des interventions

La journée d'étude s'est déroulée en deux temps. Lors de la matinée, A. Volpilhac (G.R.A.C.) a amorcé la réflexion avec la notion de « capacité » qui rend largement compte, au XVIIe siècle, des compétences du lecteur. En s'efforçant de conceptualiser ce terme par l'étude de ses origines religieuses telles qu'elles ont été élaborées au cours du concile de Trente, la communication s'est attachée à mesurer les infléchissements et les apports que la période lui a conférés, à partir de l'étude chronologique de sa signification. En effet, alors que la notion de « capacité » vise d'emblée à exclure le lecteur de l'accès à la Bible, progressivement, au cours du siècle et sous l'influence de Port-Royal, celle-ci sera remise en cause.


Dans un deuxième temps, M. Pérouse (G.R.A.C.) a montré comment le topos de la lecture périlleuse, déjà investi par Pascal dans les Pensées, se trouve aussi à l'oeuvre, au profit de la polémique, dans les Provinciales. En effet, la clef de voûte de la défense d'Antoine Arnauld, (laquelle donne lieu aux Provinciales), repose sur un problème de bonne lecture, puisque ses ennemis lui reprochent d'avoir, soit par incompétence, soit par mauvaise foi, mal lu Jansénius, ce qu'Arnauld n'admet pas. Or, l'on sait qu'un des grands arguments du parti port-royaliste consiste à affirmer que ses adversaires sont incapables de citer les passages de l'Augustinus d'où l'on a prétendument tiré les cinq propositions incriminées. Du coup, les Provinciales proposent une représentation antithétique des bons lecteurs (les « jansénistes » eux-mêmes) opposés aux mauvais lecteurs (les jésuites), qui fonctionne en réalité comme une métonymie de l'ensemble du dispositif polémique mis en place par Pascal. Dans la fiction qu'il imagine, chacune des parties fait de son mode de lecture un enjeu de pouvoir : les jésuites lisent et font lire pour dissimuler la vérité, quand les « jansénistes » lisent et font lire pour, dit Montalte, publier la vérité.

Enfin, A. Duru (G.R.A.C.) s'interroge sur la notion d'expression « poésie spirituelle », par laquelle elle nomme un courant important de la poésie religieuse chrétienne écrite et publiée à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, à savoir des poèmes à la première personne du singulier qui disent l'expérience que l'âme fait de Dieu et d'elle-même. L'écriture poétique peut-elle agir sur l'âme de telle sorte que la lecture des poèmes spirituels devienne un exercice de dévotion ?

Elle détecte, au cours des années 1620, l'existence d'un débat dans le milieu ecclésial catholique sur le statut du poème dans la dévotion. Dans son Acheminement à la dévotion civile (Toulouse, 1625), l'évêque Jean-Pierre Camus limite l'usage des poèmes et cantiques au temps de loisir, déniant à de telles lectures le statut d'exercice dévot en vue de la « réformation intérieure ». En revanche, différents poètes prêtres introduisent dans les liminaires de leur recueil des prescriptions de lecture qui rapprochent la lecture poétique d'exercices dévots tels que l'oraison mentale - voir C. Girard, L'Orphée sacré du paradis, Lyon, 1627 ; J. F. Valérian de Piarre du Mas, Le Parterre d'amour du Mont Calvaire, Paris, 1628.

Cette discussion est significative d'une transformation du rapport envisagé entre poétique et éthique dans la poésie spirituelle chrétienne au cours de la période. En amont de notre période, l'avant-propos de l'anthologie La Muse chrétienne parue en 1582, sans doute due au travail du père Jean Chabanel, situe en effet la réception de la poésie chrétienne dans la perspective horatienne du « doux-utile » : le plaisir de la forme poétique sert l'exercice de la vertu ; dans les années 1620, la rhétorique de la lecture poétique semble d'origine augustinienne, invitant au dépassement de l'attention à la forme, au profit de la création d'une image mentale par l'exercice des sens intérieurs de l'âme.

Ce projet d'une lecture proche de l'exercice d'oraison mentale, évoqué par quelques poètes ecclésiastiques, demeure finalement très ponctuel. De manière générale, l'usage dévot de la poésie spirituelle est en définitive très peu pensé dans le détail de son effet sur l'âme : la lecture, plus exactement le chant, sert au temps de « recréation », préfiguration de la béatitude céleste et participation au choeur de célébration angélique.

La seconde partie de la journée a davantage été consacrée à l'étude de corpus spécifiques. Tout d'abord, A.-M. Chartier (I.N.R.P.), en adoptant le point de vue plus didactique de la question scolaire du « savoir lire », s'est intéressée aux techniques d'apprentissage de la lecture et à leur histoire au XVIIe siècle. L'étude des textes prescriptifs et des pratiques a révélé que la compétence de lecture de ces jeunes enfants était restreinte, dans la mesure où l'on apprenait à lire à partir de textes qui avaient préalablement été appris par coeuur (ce qui s'explique facilement par le fait qu'après le concile de Trente, la première visée de l'apprentissage de la lecture est la formation du chrétien, et que les textes lus sont avant tout des prières). Pour cette raison, il semble plus juste de parler de « lecture récitée » pour cette époque, malgré des distinctions sociales et géographiques.

N. Peslin (G.R.A.C.), partant du constat que l'esthétique classique rejette largement le non-verbal, propose pour définition paradoxale de la tragédie celle d'un art du spectacle auquel le spectacle se voit refusé. D'autre part, il rappelle que pour d'Aubignac et La Mesnardière, le théâtre doit pouvoir se réaliser pleinement dans un acte de lecture. Dès lors, il s'agit de mesurer le rôle de cette exigence dans l'élaboration poétique. Le critère devient alors le suivant : le texte reste-t-il compréhensible à la seule lecture (autrement dit, son mode d'imitation diégétique est-il capable de remplacer l'imitation directe) ? À partir de l'étude des didascalies, et surtout de la part du narratif dans les ?uvres théâtrales, la communication a révélé que le théâtre classique répond par essence à l'exigence d'un théâtre de la lecture.

Ch.-O. Stiker-Metral (Fondation Thiers) s'interroge sur le problème de la réception du discours moral tel qu'il se présente dans les ?uvres des moralistes classiques, et en particulier dans les Maximes de La Rochefoucauld. Si celui-ci s'essaie d'abord à définir un idéal de lecture qui parviendrait à dégager le lecteur de l'amour-propre, il n'a de cesse de mesurer les limites de sa réalisation pratique et les refus que peut lui opposer le lecteur, lesquels sont, paradoxalement, un preuve de la véracité des Maximes. Ainsi, stigmatisant un ensemble de mauvaises manières de lire (hypocrites ou cyniques), il propose un modèle de lecture pénitentielle, plus à même d'engager la responsabilité du lecteur dans sa propre conversion. Même si l'aptitude à faire rire est constitutive des Maximes, il est possible de les lire utilement, avec douleur, dès lors que l'on reconnaît que c'est bien à soi que le discours s'adresse : malgré les apparences, c'est la seule façon de faire une lecture dégagée de l'amour-propre.

I. Moreau (Institut Claude Longeon) rend compte de la pratique de la lecture érudite héritée de l'humanisme, et de son influence sur l'art d'écrire et de lire libertin. En postulant le lien indéfectible de la lecture et de l'écriture, les libertins adoptent des stratégies d'écriture qui sélectionnent d'emblée leurs propres lecteurs en fonction de leurs compétences, afin d'exclure de la communauté des lecteurs affranchis des préjugés les esprits les plus faibles ; pour ces derniers en effet, ce type de lecture s'avèrerait non seulement inutile, mais aussi dangereux. C'est ainsi que par exemple, la Mothe le Vayer préconise de ne pas traduire les citations latines que l'on utilise : l'on écartera de facto du lectorat le vulgaire, et les femmes. Se trouve donc affirmée une inégalité fondamentale au regard de l'acte de lire, qui devient un critère de discernement des esprit forts d'avec les « esprits moutoniques » (G. Naudé).


Marie Pérouse

Aude Volpilhac


[1] Ch. SOREL, De la connoissance des bons livres, Genève-Paris, Slatkine, 1981, p. 43-44.i


mise à jour le 22 juillet 2014


Université Lumière Lyon 2